Des rats. De laboratoire.
Je vois ce vieux s’approcher de ma caisse, trainant deux pieds qui semblent aussi lourds que du ciment. Il a le dos vouté, mais c’est sans doute à cause du poids inimaginable des six rouleaux de papiers toilette qu’il porte collés contre lui.
Il a l’air à demi satisfait du mec qui a flairé le filon – je n’ai à cet instant, aucun client – mais qui a trop souvent vu les bons plans lui passer sous le nez.
Il est vieux et lent.
Et il le sait.
Une femme d’âge mûre au caddy de consommatrice avérée le regarde à peine, juste de quoi ne pas le bousculer alors qu’elle lui passe devant juste avant de s’insérer dans la file. La grossièreté de la manœuvre me surprend par la faculté de cette femme à faire une totale abstraction de l’homme à qui elle vient littéralement de faire une superbe queue de poisson.
Je ris, fort, en regardant cette femme s’approcher.
Le vieux fait demi-tour et cherche une autre caisse. Trop lent on t’a dit.
Je pense à tous ces discours sur le socialisme des uns et le libéralisme des autres.
Je pense à toutes ces théories organisant de façon autonomes et parfaitement stables les groupes anarchiques qui sont (selon certains) la solution la plus viable au problème que posent tous ces salauds d’individualistes qui dirigent le monde avec le seul soucis du profit.
Salauds, oui.
Je repense à tous ces gens argumentant qu’EUX ne feraient pas ça. Qu’il suffit d’être moins égoïstes.
On a tous vu notre voisin voler son prochain. Souvent, même, la seule barrière qui nous pousse à l’honnêteté est la menace de se faire prendre. Si tu as pris, ne serait-ce qu’une fois, plus de sacs que ce dont tu avais besoin, dans ces grandes surfaces qui en donnaient encore, tu l’as fait non pas par besoin, parfois, mais pour la simple raison que tu pouvais.
Nous sommes tous potentiellement des voleurs, tous, qui avons simplement peur de nous faire prendre.
Si j’élargis le concept de vol au fait de détourner à son compte exclusif quelque chose qui aurait pu servir à la communauté tout entière, nous avons tous volé, à petite ou grande échelle. Ou presque tous. Au moins une fois.
Chez ses gens-là, la majeure partie, donc, face à une situation dans laquelle ils pourraient commettre un vol en toute impunité, le seul argument qui les contraindrait à ne pas s’affairer est celui de la fratrie. On ne vole pas son frère (au sens générique et au sens large). Avec son frère, on a le devoir moral de vivre, au minimum, en bonne intelligence.
La structure sociétale de type « anarchique » au sens de responsabilisation de chacun n’existe semble-t-il qu’en groupes restreints à l’échelle d’une société tout entière. Il me semble que la raison est qu’on ne peut cultiver la fratrie à une échelle dépassant une certaine importance.
On ne peut pas cultiver l’honnêteté envers tous les membres d’une cellule ou communauté si cette cellule devient trop importante ou complexe.
Je pense à ces menus larcins que j’ai commis, lésant quelqu’un. De fait.
Moi qui ne suis pas un monstre d’individualisme il me semble.
Je pense maintenant aux larcins commis plus… noblement, pour (cette fois-ci, la raison qu’on ne peut – imaginons – se laisser abuser par un oppresseur). C’est la plus belle des révoltes, la révolte contre l’oppresseur.
Que se passera-t-il le jour où, débarrassé de l’oppresseur qui nous liait dans l’adversité, il ne nous restera à défendre qu’une notion de la liberté plus personnelle, mais pour chacun tout aussi fondamentale ?
Quand j’observe les gens, et leur vision à chaque fois toute singulière qu’ils se font des principes fondamentaux, j’ai l’impression que seule une affection spécifique peut obliger quelqu’un à sacrifier certaines de ses libertés qu’il juge essentielle. Un peu comme le disait dans un autre contexte François Truffaut « on est amoureux quand on commence à agir contre son intérêt ».
J’ai fini de scanner les courses de la cliente qui me règle en me remerciant poliment. Je pense au moment où l’autogestion aura pris le pas sur le capitalisme. Cette autogestion morale et pleine de bonnes intentions. Et je songe au moment où l’Homme sera livré à lui-même, après qu’il ait anéanti l’oppresseur commun. Je songe au moment où il sera question, pour vivre en communauté, de transiger sur la question de ses libertés individuelles parce que ça ne correspond pas à la vision de la liberté qu’à notre voisin qu’on ne connait pas.
Il faudra combien de temps… ?
Combien de temps avant que le sacrifice de nos liberté devienne trop important pour se contenter en retour de la simple idée de « bien commun ». Quand on est fatigué. Quand on a la sensation d’être lésé. Quand l’autre fait semble-t-il moins d’effort que nous.
Seule l’affection peut faire accepter à long terme à un individu l’idée que le « bien agir » nécessite le sacrifice de certaines de ce qu’il juge comme étant ses libertés.
Je pense que, au-delà du clivage Droite/Gauche mis en exergue ces temps-ci, on est tous tentés de finir par monter aux créneaux (faire la guerre) pour notre propre compte. Ce n’est qu’une question de temps.
J’éprouve un léger malaise en regardant ma cliente partir, heureuse d’être passé rapidement en caisse sans avoir eu à attendre. Je pense à son menu larcin ; être passé devant le vieux. Je pense que s’il était question de politique elle serait considérée comme une personne de droite. Je sais pour avoir entendu certaine personne et pour les avoir vu agir, que même une personne de gauche agit pour son propre compte.
Je suis mal à l’aise parce que je me dis qu’on est finalement tous de Droite. Non, pas de droite…
On est tous de la pire espèce de Capitalistes.
Noblement. Au nom de notre propre liberté.

